Rapport moral présenté à l'Assemblée Générale du16 mai 2002 par Marie-Paule DARU, Présidente du CML.

 Toute pensée, tout langage n'ayant d'autre espace pour se développer que le corps, il nous a semblé important de réfléchir à ces deux principes indissociables que sont "le langage et le corps"

Le choix d'un tel thème n'a peut-être pas toujours été bien compris mais il nous a permis de mener une réflexion sur les dérives de la modernité en général et de notre démocratie en particulier. dérive dont nous venons de vivre un des avatars le 21 avril 2002. Avatar qui  nous a laissé sans voix mais qui a donné à voir une réalité anthropologique, sociale et politique de notre douce France.

Nous avons donc eu, sur ce thème, une dizaine d'intervenants avec un absent, J-F. Bernardi, mais Philippe Pedrot a eu l'extrême gentillesse d'assurer une conférence sur le thème de l'arrêt Perruche. Je ne reprendrai pas point par point leurs conférences,  vous avez été là, vous avez souvent lu leurs livres et les cassettes enregistrées sont à votre disposition. D'autre part elles sont si touffues que toute simplification me semblerait mensongère, voire réductrice.

Je jouerai plutôt la vieille élégante, gardienne de la mémoire du troupeau, pour tenter de retrouver avec vous les grandes lignes de force, les grandes préoccupations qui ont traversé l'ensemble des conférences et en quoi elles éclairent le monde dans lequel nous vivons.

Tous nos intervenants (enfin presque tous !) se sont fait les traducteurs  d'une réalité complexe. chacun s'est montré, à sa façon, un penseur, un conteur de la vie. Il a donc toujours été question du verbe. Mais pas n'importe lequel ! Les mots de doivent pas chercher à masquer la réalité, mais à la révéler.

Nous n'avons pas eu de discours persuasif qui se moque de la recherche de la vérité. Pas de discours idéologique non plus, qui n'obéit qu'à la logique des idées qui sont les siennes et oublie les événements qui viennent le contrarier ou  e remettre en question.

Mais nous avons eu des conteurs de notre humanité qui nous ont mis en garde contre toutes les formes  de propagandes totalitaires qui coupent les hommes du réel. Nous racontant les événements, ils nous  ont préparé ainsi à la compréhension des événements à venir.

Par exemple, certains medias considérant que les seuls événements dignes de faire la une sont les actes de violence, nourrissent les peurs des extrémismes, et sont une des manifestations de la pensée totalitaire.

La classe politique elle-même n'a pas su résister à de multiples dérives langagières. Il en est une dont elle use depuis trop longtemps, c'est l'usage d'une langue qui n'engendre que l'ennui et  ne réveille pas les consciences. Au lieu de donner à voir l'autre, tous les autres, celui d'en bas comme d'en haut e de l'échelle sociale, elle les embrume. Le lissé du langage ne permettant plus d'établir la différence entre les choix de société, entre des hommes simplement, nourrit le "tous pareils' quand il ne nourrit pa le "tous pourris"

Ce que nous vivons est le symptôme de l'état de la parole, nous a si bien  dit Monette Vacquin.
         La survie de notre démocratie est bien liée à la parole

Il y a donc urgence à inventer des instances où les hommes et les femmes pourront faire entendre leur parole.

Existe-t-il un encore un bien commun ? est la grande question, qu'abordera pour nous, lors du colloque du 27 et 28 septembre, intitulé "Le remaillage du monde" Dominique Schnapper.

Jean-claude Guillebaud nous a dit la difficulté de penser conjointement les trois révoltions que nous vivons (économie, informatique et génétique). Difficulté d'autant plus grande qu'elle se heurte d'une part à un appauvrissement du langage et d'autre part à un univers de plus en plus complexe. Penser l'interaction entre les différents révolutions contemporaines, établir des liens avec le passé, être des penseurs de l'avenir, c'est ce à quoi, tout homme devrait travailler. Mais quand la France regarde la france, elle voit plusieurs mondes qui ne s'écoutent pas, qui ne communiquent pas, mais qui sont pourtant traversés consciemment ou inconsciemment par les mêmes interrogations. Ou alors si les hommes ont cessé de s'interroger, il y a du souci à se faire et du grain à moudre pour les démagogues!

Jean-Claude Guillebaud nous a proposé des repères, des valeurs phares, capables d'éclairer passé présent et avenir. Ces valeurs seraient une sorte de socle humaniste intouchable qui permettrait au monde de ne pas quitter son orbite. Elles sont tirées des jugements rendus au procès de Nuremberg :

                                                               L'homme n'est pas un animal
                                        (la science met à mal aujourd'hui la frontière entre l'homme et l'animal)

                                                               L'homme n'est pas une machine

                                                               Lhomme n'est pas une chose
                                       (que penser alors de la brevétabilité du vivant?)

S'il rappelle ces principes essentiels c'est parce que l'enjeu des sciences d'aujourd'hui est tel qu'il met en cause l'avenir de l'espèce. Cet enjeu ne peut donc pas faire l'économie d'un débat public qui devra trouver un écho plein et entier dans la sphère du politique. Or les structure parlementaires, actuellement, ne sont pas adaptées au débat. Et les citoyens pas consultés! La politique juridique du corps humain n'est pas plus transparente que la politique en général mais la science, à terme, si elle oubliait les valeurs phares dont nous avons déjà parlé, ferait courir un grave danger à l'idée que nous nous faisons de l'homme. "Les lois d'aujourd'hui dessinent notre univers mental de demain, et cet univers mental ne joue pas la bonne musique" dit Monette Vacquin.

Au cours de la conférence de Raphaël Encinas de Munagori "La politique juridique du corps humain", de nombreuses questions ont été posées et les étudiants ont fait part de leur sentiment d'impuissance, de leur angoisse face, aux enjeux économiques qui touchent les manipulations du vivant. Se pose à eux la question de la résistance qui, pour être efficace, nécessite la rencontre avec l'autre. Or aujourd'hui "ce qui manque à la démocratie, c'est l'autre, tous les autres" dit Borges. Nous avons inventé ensemble un univers symbolique dans le partage et la résistance à ces que nous ne voulions pas être. Cet univers symbolique est trop précieux pour être  abandonné aux seuls scientifiques et hommes politiques.

Mallarmé dit qu'une danseuse n'est pas une femme qui danse, mais une image, une métaphore. ainsi Monette Vacquin n'est pas une femme qui parle. Je laisse à chacun d'entre nous imaginer la métaphore qui lui convient le mieux, mais pour nous, elle est l'image de la vigilance, de cette profonde intelligence qui, à la frontière  de la psychanalyse et de la science, nous révèle les risques que court l'humanité. Elle est à l'oeuvre pour décrypter les changements, pour les nommer. Qu'est-ce qu'un clone, une expérience scientifique, certes, mais la reproduction du même et la mort de l'autre. Quand on ne nomme pas, on sème la mort  dit la psychanalyse. or le langage de la bioéthique n'est aujourd'hui ni scientifique, ni commune, ni juridique et elle ne nous révèle rien du sentiment de destructivité. communément ressenti.

Nous n'avons pas quitté l'état de la parole avec Andrée Millet, avocate et Sylvie Parnet, thérapeute. Elles ont mis en place, auprès d'une population scolaire en souffrance, en mal de mots, ce que nous pourrions appeler "L'éloge de la caresse"  il s'agissait de retrouver un corps joyeux;, de prendre conscience d'une absence à l'origine qui empêchait la parole de surgir. Expérience passionnante s'il en est, mais qui a mis en lumière l'état  de la parole en milieu familial et scolaire.

Tous nos intervenants se sont retrouvés autour du même constat :

                                                               "Toute atteinte au corps entraine un trouble dans la cohérence du monde"

Il est des hommes, et je pense à David Le Breton, qui lisent les corps comme d'autres liraient un livre. C'est magnifique un  anthropologue qui trouve les mots pour parler de "l'entêtement du sensible". Le corps a bien quelque chose à nous dire et s'il n'est plus l'enceinte sacrée de la présence, s'il devient fossile, accessoire de la présence, prothèse, mauvais brouillon à corriger, magasin d'organes, notre relation à nous-mêmes et aux autres ne peut que changer.David Le Breton nous rappelle que le corps est générateur d'idées et l'entendre parler s'est l'entendre marcher.

Notre civilisation de l'image a peut-être oublié que la meilleure parure du corps c'est encore celle de la pensée.. Le corps nu, omniprésent dans notre société, dévoile, démagnétise. Mais le nu n'a rien à voir avec la nudité du corps réel et vivant. (je pense au film de patrice Chéreau : Intimité)

Les images sont tétues et ces corps qu'on nous sert peuvent être décryptés. Les chiennes de garde ont du beaufpublicitaire à mordre. Quand Pénélope à poil et à poils, tricotée main, façon brebis, s'étale sur les panneaux publicitaires ce n'est pas le nu le plus dérangeant mais la bête à quatre pattes qui réveille tous les vieux fantasmes de soumission.

Olivier Maurel a abordé  cette langue hurlée, criée qu'est le châtiment corporel qui s'adresse aux enfants. S'il  est vrai qu'un tel sujet est délicat à aborder - nous sommes ou nous avons tous été plus ou moins concernés - il n'en demeure pas moins que toute violence doit être condamnée et que le langage des coups est le point aveugle d'un phénomène qui est loin d'être rare ou anodin.

quand tous les moyens sont bons pour faire parler,cela s'appelle la torture. Alain Ruscio a fait ce travail du moindre fait de notre histoire coloniale pour décrypter les comportements du peuple colonisateur que nous avons été. Il a cette attention au particulier qui interdit toute simplification mensongère qui permet de dire aujourd'hui que la torture fut une pratique courante de la République coloniale française. A côté de l'enjeu économique que représentait l'empire colonial, il y avait chez certains l'idée qu'en tant que colonisateurs, ils étaient investis d'une mission : sortir les "masses indigènes" du règne des ténèbres. Le corps de l'autre, celui issu des ténèbres, celui qui refuse la soumission, étant indigne, tout était possible. Alors la torture, pourquoi pas ? Heureusement il y a toujours eu des humanistes, gens simples pou écrivains célèbres qui s'élèveront contre cette pratique (je pense à Jules Roy).

Zazi Sadou porte en elle les paroles des victimes de viol  en Algérie où les islamistes l'ont institué comme une arme de guerre. Entendre Zazi c'est prendre conscience qu'être le porte-parole des victimes est une aventure majeure et terrible. Le viol en algérie est un acte de guerre. Il n'est pas le fait de détraqués (pas plus que les nazis ne l'étaient). Il est codifié, généralisé : 25000 femmes en auraient été victimes. Il met à genou le lien social, le fait voler en éclats, parcequ'il nie l'humanité de la victime, fait de la mère ou de la fille une putain, et renvoie fils et père à leur impuissance réelle ou symbolique. Il ne reste plus que l'autorité de l'imam. Zazi, le temps de sa conférence, tient à distance sa colère, mais nous ne pouvons qu'être inquiets pour elle. il y a un proverbe arabe qui dit : "Celui qui veut tout comprendre risque de mourir de colère"
Zazi est l'image d'une souffrance et d'une colère insupportables et quand elle nous parle de ce crime de guerre qu'est le viol c'est l'enfer qui traverse le cocon de notre espace privé.

Nous avons clos le cycle avec la conférence de Patrick Declereck. Ce "Voyage aux limites de la raison sociale"  (titre donné à son ouvrage dans le Monde des livres) était essentiel pour comprendre ce que notre société est capable de produire. Ce n'est pas un hasard si un tel ouvrage a été publié dans cette collection qu'est Terre humaine .Je cite Patrick Declerck : "Il est en effet une secrète identité nichée au coeur des livres de cette collection, : un doute devant les grandioses visions que les intellectuels bâtissent au mépris de la profonde réalité des travaux et des jours; une conscience aiguë de la fragilité de ce que fait l'humanité de l'homme;, une angoisse horrifiée devant la destruction aveugle de la nature sans laquelle nous ne sommes rien; un scepticisme général vissais des progrès de notre civilisation triomphante. En outre, on y préfère bizarrement les vaincus aux vainqueurs, les pauvres aux riches, et les ratés glorieux aux battants normopathes"

 Nous devons rêver d'un monde meilleur mais il ne se fera pas sans nous tous. Sans espace public, sans débats, sans consultation, la démocratie est confisquée et à terme condamnée.
                                     QUE VIVE LE  C.M.L
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                                                                    Marie Paule Daru